Prix Danica Seleskovitch 2006 - Discours de Christopher Thiéry

J'avais d'abord pensé me taire, faire un discours silencieux. Le silence est tellement éloquent, car c'est lui qui permet l'éclosion des sons... Mais pour les embryons d'homo sapiens que nous sommes ce mode de communication est encore très imparfait. Et j'ai des choses à dire.

D'abord des remerciements. A vous Madame la Présidente, à l'Association... et à ceux qui ont proposé que je reçoive le prix. Cela me touche infiniment. Mais je voudrais aussi remercier ceux qui on tenu à ce que Jennifer reçoive le prix Danica Seleskovitch. C'est vrai que Jennifer n'a pas toujours épousé les idées de Danica, mais d'une part je pense que les idées de Danica nous survivront tous, et puis Danica attachait surtout du prix à la valeur humaine des gens. Et que Jennifer soit quelqu'un d'une valeur exceptionnelle n'est pas un scoop. Et puis cette décision inédite de l'Association de choisir deux lauréats a permis de nommer deux anciens présidents de l'AIIC. J'entends Danica dire "Tiens, ils ont donné le prix à l'AIIC". Et cela lui aurait plu, tant elle était attachée à cette œuvre commune. (J'y reviendrai). Jennifer, présidente sortante, celle à qui on doit en grande partie le fait que l'AIIC se trouve de nouveau sur les rails. Et moi, qui suis le plus ancien (pas le plus vieux, Wadi est plus âgé que moi) président encore en vie (touch wood).

Et je voudrais dire un mot de mes trois prédécesseurs :

  • André Kaminker, 1953 - 55. Ce fut un grand interprète de la Société de Nations, en consécutive, bien sûr. Puis Chef de l'équipe de consécutive aux Nations Unies, puis Chef interprète du Conseil de l'Europe. C'était impressionnant de travailler avec lui, car il faisait une consécutive magistrale sans prendre de notes - sauf pour les chiffres. On ne savait pas s'il écoutait ou s'il dormait. Ensuite, devenu free-lance, il lui est arrivé de travailler à l'OECE. Et au Comité des Paiements il a eu des problèmes, dont il a parlé avec une grande honnêteté intellectuelle dans un article du tout nouveau bulletin de l'AIIC. D'où la clause du Code d'éthique qui rappelle que nous ne devons pas accepter un engagement pour lequel nous ne sommes pas qualifié.
    Il fut le premier président de l'AIIC, élu à l'Assemblée constituante en novembre 1953.
  • Hans Jacob (1955 - 56). Il avait aussi travaillé à la SDN, pour la délégation allemande, du temps de Streiseman. Étant juif, les nazis n'ont pas voulu de lui. Il semblerait que Schmidt, l'interprète de Hitler, soit intervenu pour lui éviter de plus grands malheurs. Après la guerre, il fut nommé chef interprète de l'UNESCO. Il fut le deuxième président de l'AIIC, élu à la deuxième assemblée en 1955.
  • Constantin Andronikof (1956 - 1963) avait été à l'origine de l'AIIC, ayant convaincu des permanents des Nations Unies, ainsi que Kaminker et Jacob, qu'il fallait faire quelque chose. Il décida en 1956 d'assumer la présidence lui-même, et il fut élu à la troisième assemblée à Genève, avec Wadi Keiser comme Vice-président, Zoran Seleskovitch comme trésorier, et moi comme secrétaire exécutif.

C'est à une réunion du bureau chez moi, en 56 ou 57, que j'ai vu Danica pour la première fois. Nous attendions Zoran, son frère, le trésorier.  On sonne, et à la porte je trouve une petite personne aux grands yeux verts qui me dit "Zoran est empêché, il m'envoie à sa place, je suis sa sœur". Ce fut le début de l'engagement de Danica dans les affaires de l'AIIC, engagement réel, vigoureux, efficace, au point d'être secrétaire exécutif de 1958 à 1963. Il faut savoir qu'à l'époque, le secrétaire exécutif était le troisième organe de l'Association, avec l'Assemblée et le Conseil, pour faire contrepoids à celui-ci. Elle a accompli un énorme travail d'organisation de mise en ordre, notamment avec l'aide de Marianne, dans le bureau rue des Archives.

En 1963 elle passe la main, et Constantin aussi ; je deviens président, avec comme secrétaire exécutif Fred Treidell. Il a la particularité d'avoir fait partie de l'équipe d'interprètes à Nuremberg. Au bout d'un an, il est appelé à diriger une petite organisation internationale, le CIES. Irène Testot-Ferry prend la relève, et reste lorsque Jean Herbert prend ma succession en 1966, ce qui a permis de reprendre les  négociations des accords quinquennaux. Merci à tous deux d'être là ce soir.

Danica a toujours tenu  à ce que l'ESIT soit proche de l'AIIC. Dès mon premier cours aux premières années j'en parlais. Et je suis certain qu'elle est fière que tant d'anciens de l'ESIT ont joué et jouent un rôle important dans les affaires de l'AIIC. (Elle aurait été ravie de voir que dans les négociations avec les Nations Unies Corinne Hémier a compris que l'on est respecté dans la mesure où l'on est prêt à se battre, et que Danielle Grée soit membre du Conseil pour l'Espagne). C'est une immense satisfaction de constater qu'une œuvre à laquelle on a contribué vit et se développe. Et je suis très touché de la présence ce soir de Malick Sy, ancien de l'ESIT et ancien président de l'AIIC, et de celle de Benoît Kremer, le nouveau président de l'AIIC.

Les liens entre  l'ESIT et la profession ont toujours été intimes. Pourtant la présence d'une école professionnelle au sein de l'Université faisait grincer quelques dents universitaires. D'ailleurs après 68 certains ont pensé que l'ESIT serait plus à sa place parmi les grandes écoles. (La première école à Paris était une annexe de HEC). Mais nous avons intégré Paris 3, grâce au Professeur Gravier, directeur de l'ESIT. Il avait compris beaucoup de choses. Il disait, "je connais un peu la traduction (il avait traduit Strindberg...), pas grand-chose à l'interprétation, mais il y a une chose que je sais, c'est que ce sont deux disciplines distinctes". Il avait aussi compris qu'il valait mieux qu'un métier soit enseigné par ceux qui le pratiquent, plutôt que par des universitaires purs. Mais il nous a prévenu : "Je ne serai pas toujours là, et si vous voulez défendre votre position, il faut que les professionnels deviennent aussi des universitaires". C'est ainsi qu'il nous a poussés à faire des thèses, Danica, Karla Dejean, Marianne, Clare Donovan, Colette Laplace, et plus modestement, moi. Nous avons eu de la chance de l'avoir. En France, les solutions administratives sont toujours compliquées, souvent originales, pas toujours logiques, mais parfois efficaces. C'est le cas de l'ESIT.

On dit "vous ne l'emporterez pas avec vous". C'est peut-être vrai des biens matériels, mais je suis sûr qu'on emporte des ... moments importants. Si un jour, par inadvertance ou pour faire comme tout le monde, je venais à trépasser, je sais ce que j'emporterai. J'ai eu la chance d'avoir une vie professionnelle passionnante, mais dans ce domaine (je ne parle pas de la vie familiale) le moment le plus intense, je crois, c'est lorsqu'un ancien étudiant, devenu excellent collègue, m'a dit : "Vous savez, un jour salle 7 vous m'avez fait une remarque qui m'a complètement débloqué, et j'ai pu apprendre à interpréter". Je ne sais plus du tout ce que j'avais dit, ni même qui était le collègue en question, mais ce souvenir est un de mes biens les plus précieux.

Et ce soir, grâce à vous, la salle 7, qui fut d'abord le salon des délégués de l'OTAN, puis une salle de réunion, et maintenant la salle Danica Seleskovitch, a acquis un deuxième titre pour faire partie de mon viatique pour l'éternité. Merci.

Pour conclure, un petit poème, où il est question de silence. En anglais, bilinguisme oblige...

It is called Night-time.

Night-time is quiet.
The sounds of day are mute.

There is nothing,
nothing but the owl's eerie hoot.

I am alone, at home,
my private world within,
I listen to the silence
and the murmur of the wind.

Night-time is busy,
It is then I go a-visiting
my friends of yesterday,
all those whose love has carried me
to where I am to-day.

My life feels like a river
With waters from a thousand streams
That bring a host of memories,
Of kisses and of dreams.

My life feels like a river
flowing towards the sea.
It'll get there sooner or later,
and that'll be the end of me.
Yet all I am will still be there,
as part of the great wild ocean.
How this is so, and when and where,
is beyond our comprehension.

Night-time is gentle.
From the vibrant universe all around
Ripples of light and love,
of thought and sound
break softly over my waiting skin
and melt into the peaceful joy
of my private world within,
as I listen to the silence
and the murmur of the wind.



Recommended citation format:
Christopher THIERY. "Prix Danica Seleskovitch 2006 - Discours de Christopher Thiéry". aiic-usa.com April 17, 2007. Accessed July 20, 2019. <http://aiic-usa.com/p/2649>.